
09.04 — 13.06.2026
EUGÈNE BOUDIN | CARLOTTA IKEDA | YVES KLEIN | NIKA KUTATELADZE | INGEBORG LÜSCHER | FAUSTO MELOTTI | ANA MENDIETA | LEON SPILLIAERT | NICOLAS DE STAËL
« Pour les savants, l’aube et le crépuscule sont un seul phénomène et les Grecs pensaient de même, puisqu’ils les désignaient d’un mot que l’on qualifiait autrement selon qu’il s’agissait du soir ou du matin. Cette confusion exprime bien le prédominant souci des spéculations théoriques et une singulière négligence de l’aspect concret des choses. […] L’aube n’est que le début du jour ; le crépuscule en est une répétition. » (1)
Matin et soir, lumière et obscurité. Bien et mal. Le monde semble parfois tenir à deux antipodes allant main dans la main, et quelque part à leur imparfaite réunion, au désir irréalisable de leur miscibilité. Et l’art semble parfois tenir à l’exploration – pleine d’audace car assurément incomplète, n’existant que sur le mode éventuel, en projet que colorent fantaisie et échec – de ces étrangetés logiques, ces incompossibles que le réel prononce pourtant d’un mot, d’un geste. D’un fait : l’horizon par exemple, posé chez Nicolas de Staël comme une force, agissante, mobile, chez Léon Spilliaert comme une feuille, une pensée, évanescente, ou encore l’engendrement, la continuation filiale de vies distinctes, parentes, dans une seule qui les étire à mesure qu’elle s’affirme ; on pourrait croire que chaque temps enfante ainsi ses œuvres, et ses façons de les voir. Charles Baudelaire, dans son « Salon de 1859 », disait devant les « horizons en deuil » (2) d’Eugène Boudin – dont la présente exposition comporte un bel et rare exemple – que « l’imagination fait le paysage » (3) : Baudelaire regardant Boudin, l’art devient ce domaine privilégié du monde où il est d’abord question d’imagination.
On sait l’importance qu’a pour lui cette vision par-delà le visible : « L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini. Sans elle, toutes les facultés, si solides ou si aiguisées qu’elles soient, sont comme si elles n’étaient pas […] car, permettez-moi d’aller jusque-là, qu’est-ce que la vertu sans imagination ? ». (4)
Il n’y aurait ainsi que l’art pour donner à ces folies du réel un semblant de visage, un corps ou plutôt une silhouette – celle par exemple qu’esquissent les juxtapositions d’Ingeborg Lüscher, diablement inhospitalières – et les accompagner de sentiments, d’effets, d’intuitions, de procédés et, au-delà encore, d’une survivance matérielle, d’une perduration. Si l’art le plus intéressant dit, d’une manière ou d’une autre, le monde comme un impossible courant à son mystère, nous devrions sans cesse revenir à la prodigieuse façon qu’a l’art de nous faire traverser le temps à l’envers, vers son origine, en même temps qu’en direction d’un éternel prospectif, le plus en avant possible, et s’en émerveiller. C’est sa magie : corréler sans y prendre garde sa prononciation à une disponibilité générale, ouvert qu’il devient à tous les temps, dans l’armoire informe de l’humanité. Tous les monuments du monde moderne ne peuvent prétendre à cette gloire.
Le buto est assurément de ces gestes magiques, seulement prolongés dans les endroits inhabitables de l’esprit – synthétiser l’horreur atomique, la symboliser, la passer dans les comportements pour qu’en soit tiré quelque chose, pour reconstruire d’après la ruine. À peu près au même moment du monde, c’est-à-dire l’après-impensable de la bombe atomique, en plein dans l’imprévisible de ses conséquences, dans son irréversible aussi, Yves Klein, Occidental intimement lié au Japon, féru d’arts martiaux et de pensée zen, peignait au feu. Que dit ce souvenir de forme, ce reliquat d’existence, venu du ventre alors béant du réel, que le modèle américain déjà clinquant emplissait de ses produits ? Peut-être au fond cette chose, simple et terrible, qu’une Silueta d’Ana Mendieta dirait aussi, de même que le tableautin présenté de Nina Kutateladze ; L’ombra dell’anima de Fausto Melotti le dit quant à elle littéralement : il faut à tout prix aimer son ombre.
Guillaume Oranger
1. Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Pocket, 2024 [1955], p. 67
2. Charles Baudelaire, « Salon de 1859 », dans id. et Claude Pichois (éd.), Œuvres complètes, tome II, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », n° 7, Paris, Gallimard, 2018 [1932], p. 666
3. Ibid., p. 665
4. Ibid., p. 621.
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